SPIEN

"Le bac est devenu un certificat de fin d’étude" par Antoine Prost, historien de l’éducation.

dimanche 18 mai 2008 par SPIEN - Matulik / Terver

Ce n’est pas le grand soir qui s’annonce mais... ce qui est sûr, c’est que Le lycée de demain ne pourra plus se faire comme aujourd’hui. » Face au constat d’échec de la maquette actuelle du lycée et à la lumière des exemples étrangers, plusieurs scénarios de réforme du lycée se profilent. « Tout est très ouvert, tient-on à rappeler Rue de Grenelle. Il n’y a aucun projet arrêté mais il est vrai qu’il n’y a pas trente-six manières de réformer le lycée français. Le nombre de possibilités est Limité. » Pour l’heure, le ministre s’en est tenu à la voie générale dans son discours, mais la réforme pourrait bel et bien inclure la voie technologique, dont les ré¬novations successives n’ont pas complètement convaincu au ministère.

Une réforme étagée à partir de 2009

Etagée, la réforme du lycée devrait distinguer la classe de seconde, d’un côté, et la première-terminale, de l’autre. Vers une nouvelle seconde. Dans un récent rapport des inspections générales sur la série S émerge ce que pourrait être la future classe de seconde. Elle se voit redonner un rôle dans l’orientation. Le système actuel d’options serait remplacé par « une préparation au choix de leur parcours », obligatoire et commune, s’appuyant sur « des activités de découverte », où les élèves découvriraient les trois séries, une par trimestre, à raison de modules de trois heures hebdomadaires. Expérimentée depuis septembre 2006 dans un lycée grenoblois, cette formule semble porter ses fruits en limitant les orientations par défaut.

En première-terminale. Xavier Darcos écarte d’emblée l’option qui consisterait à renforcer la spécialisation des séries. Dans la boîte à idées du ministre, deux grands scénarios sont explorés. Le premier, très séduisant sur le papier, prône un parcours à la carte, calqué sur le modèle des A-Level anglais. « L’organisation en séries de la voie générale est une particularité française », rappelle un inspecteur général honoraire. A la place, une offre de modules disciplinaires serait proposée avec un système de deux ou trois majeures et mineures, où les élèves choisissent à la carte et construisent leur parcours. Ce recentrage sur quelques matières a de quoi séduire à l’ère des restrictions budgétaires. « Une logique de construction de parcours de formation faciliterait la réussite du projet professionnel de l’élève, et permettrait un rapprochement des pratiques rencontrées dans différents pays de l’Union européenne. Cela favoriserait les échanges et la reconnaissance des formations et des diplômes entre les pays », soulignent également les inspections générales. Reste que cela implique un choix très en amont de l’élève, avec une idée précise de ce qu’il veut faire après. Ce qui est assez loin de la culture française. Sa mise en place serait en outre particulièrement complexe et se heurterait aux faiblesses du système d’orientation actuel. Le second scénario est celui d’un parcours aux menus simplifiés et d’une spécialisation plus tardive des jeunes, à l’image des systèmes souples à un ou deux troncs communs existant dans les pays Scandinaves. (Suède, Norvège, Danemark) et en Finlande. Là aussi, l’idée serait de substituer à l’organisation en séries un parcours de formation à dominantes, construit au fur et à mesure que se précise le projet personnel de l’élève. Les lycéens suivraient un tronc commun -les fondamentaux - et, à côté des « enseignements d’approfondissement », au poids « limité en 1ère et prépondérant en terminale ». Dans ce modèle élaboré par les inspections générales, la question qui est en réalité la clé de la réforme n’est pas précisée : combien de troncs communs ? Un seul, qui croiserait à la fois lés séries générales et technologiques, comme l’envisage la révision générale des politiques publiques (RGPP) dans une version assez "radicale et qui a déchaîné les foudres du ministère de l’éducation nationale en décembre dernier ? « C’est un scénario à faire des ravages dans notre pays, où c’est toujours par le haut que l’on a fusionné. On l’a déjà payé : hier avec la fusion des bacs C-D-E pour créer la filière S, souligne Christian Forestier. La meilleure solution serait de faire de la voie technologique un miroir de la voie générale, et de la réformer en la rationalisant de la même manière. »

Quant à une fusion des seules séries générales, Xavier Darcos l’a déjà clairement rejetée. Un tel système, confirment les inspections générales, "ne se concevrait pas sans la mise en place d’un système d’options lourdes où les effets de contournement, de ségrégation, n’auraient aucune raison de ne pas se manifester. L’avantage réservé aux initiés retrouverait sa pleine valeur, avec un poids encore plus évident du lycée d’origine"Pour sa part, le recteur Boissinot suggère "une simplification radicale des séries S et STI refondues et simplifiées ; de l’autre, les hu-Tnamtesavec le rapprochement des séries L, ES et STG. Reste à préciser les conséquences, notamment bud-gétaires, en termes de répartition entre les disciplines. Et le bac dans tout ça ? « Si on veut qu’il y ait plus de souplesse dans le système, il faudrait une définition simple et minimaliste du bac », soutient le recteur Boissinot. Au cabinet du ministre, la circonspection est de mise : « Si ajustement il y a, ce sera une conséquence, mais certainement pas le cœur de la réforme. »

Dévalorisation du diplôme, coût financier de son organisation, arbitraire de l’évaluation...200 ans après sa création, le bac fait l’objet d’un nouveau feu de critiques, quelques semaines avant l’annonce attendue par Xavier Darcos de la réforme des lycées... Le « monument national » a-t-il pour autant perdu sa raison d’être ? Les griefs à l’encontre du bac sont aussi vieux que le baccalauréat lui-même. Mais suivant que l’on critique tel ou tel aspect du bac, les solutions préconisées divergent. Par exemple, si on veut à la fois réduire son coût financier -entre 200 et 280 millions d’euros pour l’organiser chaque année - et réduire les aléas de l’évaluation - un phénomène que l’on connaît en passant depuis l’enquête célèbre de Laugier et Piéron sur 100 copies de baccalauréat, déjà, en 1932 - alors on s’oriente vers une solution de type QCM, avec à la limite une complète informatisation pour avoir les résultats en temps réel, et à un coût extrêmement réduit. Mais si on reprend la grande critique traditionnelle du bac, qui est la critique pédagogique, la solution est toute autre. Si l’on veut lutter contre le bachotage et de tout voir tourner dès la 6ème autour de l’examen au lieu de prendre le temps de bien préparer l’orientation des élèves, de développer leur imagination, leur réflexion, leur autonomie, alors il faut au contraire privilégier des exercices plus complexes, comme la dissertation, mais il y en a d’autres... Le problème des inégalités des notations soulevé ré¬cemment par l’Iredu révèle, selon vous, un autre enjeu fondamental s’agissant du baccalauréat... Il pose en effet un autre problème. Quand on observe l’évolution des résultats au baccalauréat, le constat saute aux yeux : la nature de l’examen est en train de profondément changer. Au début du siècle, la moitié des candidats était collée à la première partie du bac, ce qui engendrait des taux de redoublement énormes en classe de première. Il y avait un véritable goulot d’étranglement, le bac était un examen très sélectif. Aujourd’hui, on est à 83 % de reçus au bac et le nombre de reçus augmente régulièrement depuis quinze ans. Cela signifie que le bac devient objectivement un certificat de fin d’études et plus du tout un filtre vers l’enseignement supérieur. Dans cette mesure, la question pertinente par rapport à la notation est de savoir si parmi les 20% de collés, certains ne méritent pas vraiment de l’être. Or, tous ayant une échappatoire avec des solutions de repêchage, le problème des injustices de notations ne me paraît pas dramatique.

Les plus fervents détracteurs du bac vont jusqu’à exiger aujourd’hui sa suppression. Est-ce envisageable ? Le bac a une fonction ethnologique de rituel de passage qui fonde son succès populaire et rend impossible sa suppression, sous peine d’insurrection. Mais on peut envisager de le réformer de bien des façons. On pourrait réfléchir à l’augmentation de la part du contrôle continu, en tenant compte des critiques qui l’ont fait refuser il y a quelques années. Une autre piste a été tentée au milieu des années 1960. Le bac se passait alors sur deux ans, avec une première partie à la fin de la classe de 1ère et une seconde, à la fin de la terminale. L’afflux des candidats rendait ce dispositif écrasant. On a donc supprimé la première partie en la remplaçant par un examen probatoire qui se déroulait au sein des établissements. La grande critique de la droite a été alors de dire que les profs ne seraient pas capables de résister à la pression des familles. Ce que les chiffres démentent clairement : le taux de passage de première en terminale a été moins fort avec l’examen probatoire qu’avec la première partie du bac. On pourrait donc envisager de remplacer la bac par un certificat de fin d’études interne à l’établissement et délivré par lui. Mais cela soulève aussitôt toute une série de difficultés : celle de la notation, dont on sait depuis très longtemps qu’elle n’est pas du tout homogène selon les établissements, mais dont les lacunes peuvent être corrigées, par exemple, en faisant venir des professeurs d’un autre établissement pour corriger une partie des épreuves. Par ailleurs, une autre difficulté majeure a toujours fait achopper cette idée dans l’histoire de la réforme du bac : c’est la question des établissements privés dans la mesure où elle porte atteinte au monopole de la collation des grades selon lequel seul l’Etat a le droit de faire des bacheliers, des licenciés et des docteurs. Enfin, les élèves des lycées sensibles redoutent que leur baccalauréat ne soit dévalorisé s’il ne résulte pas d’un examen national. Dans la réforme du lycée qu’il a annoncée, Xavier Darcos n’exclut pas une « évolution » du baccalauréat. A quelles conditions cela vous semble possible ? Réformer le bac est toucher à une mécanique très compliquée. Il n’y a pas de solution simple et radicale : il faut combiner plusieurs approches. Si Xavier Darcos veut s’y employer, il lui faudra non seulement faire preuve de beaucoup d’habileté et de pédagogie, mais aussi d’une année entière pour le modifier. Le symbole est trop fort.

Source : la lettre de l’éducation


Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 163557

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Actualités /Agenda   ?

Site réalisé avec SPIP 2.0.10 + AHUNTSIC

Creative Commons License

Visiteurs connectés : 14