SPIEN

Les enseignants ne doivent pas avoir une obligation de résultats...

mardi 5 février 2008 par SPIEN - Matulik / Terver

Extrait de l’interview de Léopold Paquay, professeur à l’université catholique de Louvain (Belgique), président de l’Admee (association pour le développement des méthodologies d’évaluation en éducation). Propos recueillis par la lettre de l’éducation.

"Tout le monde sait reconnaître une bonne maîtresse", assurait Nicolas Sarkozy en septembre. Convoquer le bon sens pour évaluer l’efficacité des enseignants n’est-il pas risqué ?

Le président reprend ici une croyance largement partagée par M. Tout-le Monde. Au long des 15 000 heures ou plus passées à l’école, chacun a eu une expérience intime de ce qu’est le métier d’enseignant, et a l’impression que cela peut lui permettre de s’ériger en expert de la compétence des enseignants. Il s’agit d’ailleurs d’une caractéristique très spécifique du métier d’enseignant comparé à d’autres. Or, on peut faire deux objections à cette prise de position. La première c’est que ces croyances sont individuelles et donc très disparates : tout le monde sait reconnaître une bonne maîtresse, mais chacun à sa manière ! La seconde c’est ce que nous disent les nombreuses recherches sur les démarches d’enseignement : elles sont complexes. On peut effectivement relever des caractéristiques d’un enseignant efficace. Pour autant, il n’y a pas un profil type du bon enseignant : on peut être efficace de bien des manières.

Le président souhaite passer d’une évaluation des bonnes méthodes des professeurs à celle de leur compétence et de leurs résultats. Quels sont les enjeux d’un tel changement ?

Il s’agit de passer à une autre logique de gestion des ressources humaines dans le domaine de l’éducation qui n’est pas forcement inintéressante. Le système actuel n’est pas satisfaisant. Il faut sortir de cette logique de carrière "plane" où l’avancement ne se fait pratiquement qu’à l’ancienneté. Il ne faudrait cependant pas croire que les "salaires au mérite" constituent une solution : une enquête récente de l’OCDE a montré que les valorisations barémique individuelles des résultats n’améliorait pas l’efficacité. Il serait bon en fait d’aller vers plus de mobilité dans la carrière, de créer des formes différentes de valorisation des enseignants, à la mesure de leur investissement, autres que celle du barème. Cela pourrait se traduire par la reconnaissance de nouvelles fonctions internes (coordinateur de niveau ou de discipline, conseillers pédagogiques), un soutien à la formation continue, un allègement horaire pour développer des projets particuliers…

Que pensez-vous de la notion de "mérite dans le processus" ?

Ce concept d’applique mal au domaine de l’éducation. Dans l’entreprise, il est utilisé dans une logique de "récompense", pour celui qui développe ses compétences, a des performances particulièrement importantes, s’investit beaucoup dans son travail… Certes les enseignants ont une obligation de développer leurs compétences, il ont également une obligation de mettre en œuvre les moyens pour atteindre les objectifs fixés et de pouvoir en rendre compte. Par contre, on ne peut évaluer les enseignants sur les résultats des élèves, en tout cas pas uniquement. Car dans les métiers de l’interaction humaine comme l’éducation et la formation, les effets de l’intervenant. Ils dépendent in fine des élèves eux-mêmes. En ce sens, les enseignants individuels n’ont pas d’obligation de résultats.

Quelles sont les dérives possibles ?

Les responsables politiques risquent de fonctionner dans l’illusion que le processus d’enseignement est téléguidable de l’extérieur, avec des injonctions au sommet sur les enseignants. Dans un système dont le fonctionnement est déjà très bureaucratique, ce renforcement des contraintes hiérarchiques pourrait engendrer une conformisation des pratiques, mais il risque surtout de renforcer l’individualisme et la compétition entre les enseignants, ce qui va tout à fait à l’encontre des nécessités accrues de collaboration autour de projets innovants. Un tel système irait totalement à rebours de ces évolutions fortes des systèmes éducatifs, partout dans le monde qui confie davantage d’autonomie aux établissements et aux équipes pour réaliser les objectifs. Il faut donc s’orienter aujourd’hui vers une régulation professionnelle, où l’évaluation des enseignants est liée à celle des établissements dans une logique de reddition de comptes, où les évaluateurs feraient eux-mêmes l’objet d’évaluations, qui intégreraient le regard de l’usager mais surtout la participation active de l’enseignant lui-même, dans une perspective formative…Telles sont quelques conditions pour former une véritable culture de l’évaluation susceptible de contribuer au développement professionnel des enseignants et à leur mobilisation dans des projets collectifs.

Source : la lettre de l’éducation


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