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Pierre Merle : « Les statistiques montrent une croissance nette de la ségrégation scolaire depuis cinq ans ». Extrait de l’interview à la lettre de l’éducation.

lundi 14 mai 2012 par SPIEN - Matulik / Terver

Pierre Merle est sociologue, professeur d’université à l’IUFM de Bretagne. Vous publiez un ouvrage intitulé La Ségrégation scolaire (La Découverte). Quelle(s) réalité(s) recouvre cette notion ?

La ségrégation scolaire est protéiforme. Elle revêt quatre dimensions, corrélées entre elles. La ségrégation selon le sexe a diminué au fil du temps. Elle reste élevée pour l’accès aux écoles de pouvoir, Polytechnique et l’ENA. La ségrégation ethnique est importante : la proportion d’élèves de nationalité étrangère est quasi nulle dans une majorité d’établissements et dépasse les 30% dans une petite minorité de collèges situés dans des quartiers défavorisés de grandes villes. La ségrégation académique, qui désigne la séparation des élèves selon leurs compétences scolaires, est tout aussi forte : les collèges de l’éducation prioritaire comptent 33% d’élèves faibles, contre 18% dans le public hors éducation prioritaire et 9% dans le privé. Enfin, la ségrégation sociale - la séparation des élèves selon l’origine sociale - est présente tant au niveau des filières que des établissements.

Est-ce un phénomène récent ?

L’école est historiquement ségrégative. Au XIXe siècle, il y a des écoles du peuple et des écoles bourgeoises. Jusqu’aux années 1930, le lycée est payant et n’est accessible qu’aux catégories sociales aisées. La ségrégation baisse à partir des années 1960. Les données statistiques montrent une croissance nette de la ségrégation scolaire depuis cinq ans.

Quelles sont les politiques éducatives ségrégatives ?

L’idée d’un « collège pour tous » a été dénigrée au profit d’un « collège pour chacun », qui est une institutionnalisation de la ségrégation scolaire. Il s’appuie sur l’idéologie du don : certains enfants seraient intrinsèquement meilleurs que d’autres, ce qui justifierait plus d’enseignements optionnels tels que les sections européennes. A l’inverse, le développement de l’apprentissage à 15 ans conduit à une mise à l’écart des élèves en difficulté, massivement issus de milieux populaires. Dans le cadre de la déconstruction du collège unique, la création des internats d’excellence consiste à retirer les 1% d’élèves d’éducation prioritaire les plus « méritants » pour augmenter leurs chances de réussite, mais les 99% autres ne bénéficient pas de « l’effet de pairs » que les bons élèves peuvent leur apporter.

Vous dressez un bilan sévère des politiques d’éducation prioritaire...

Dès le départ, les collèges ambition réussite (RAR) sont ségrégatifs : 75% de leurs élèves sont d’origine populaire contre 38% dans les collèges ordinaires. Plusieurs enquêtes ont montré que ces établissements se sont prolétarisés entre 2007 et 2010. De plus, les écarts de compétence en fin de 3e se sont accentués entre les élèves scolarisés en RAR et les autres collèges. Cet échec est dû à la fuite des élèves moyens et bons depuis que les conditions de dérogations à la carte scolaire ont été assouplies en 2007. Les labels - ZEP, RAR...- ont des effets repoussoirs : les parents savent que ces établissements concentrent les élèves en difficulté.

L’assouplissement de la carte scolaire serait donc responsable de la « prolétarisation » des établissements populaires...

Toutes les expériences d’assouplissement de la carte scolaire ont abouti au même résultat : ce sont les catégories aisées et moyennes qui présentent le plus souvent des demandes de dérogation et, pour cette raison, les obtiennent davantage. Depuis 2007, cette politique a produit une ségrégation sociale plus forte. De surcroît, les statistiques montrent que les demandes de dérogation des catégories populaires ne sont pas satisfaites à 100%, alors qu’elles sont prioritaires. Face à la baisse des effectifs dans les RAR, les inspecteurs d’académie ont limité les dérogations pour maintenir un minimum d’élèves dans ces établissements désertés.

Quelle est la solution ? Supprimer le label « éducation prioritaire » et mener une politique de différenciation du financement des établissements selon leur public. Il faut aussi faire en sorte que les collèges offrent la même qualité d’enseignement. C’est le cas en Finlande. Les dérogations à la carte scolaire y sont quasi nulles car les collèges offrent des possibilités de réussite équivalentes. Le niveau de ségrégation scolaire est faible et la proportion d’élèves forts est importante. Preuve que le collège unique ne provoque pas de « nivellement par le bas » !

Source des informations : la lettre de l’éducation.


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